Aujourd’hui, des milliers de personnes racontent leur souffrance sur les réseaux sociaux. Elles parlent de solitude, de harcèlement, de burn-out, de dépression.
Elles se filment en pleurs, écrivent des textes poignants, posent des mots sur ce qu’elles n’ont parfois jamais dits à personne.
Ce mouvement ne relève ni du voyeurisme, ni d’un besoin d’attention vide. Il exprime une soif de lien. Mais cette quête trouve souvent, en face, un miroir froid. Un écran. Un algorithme. Et rarement une présence humaine réelle.
Chercher du lien dans un monde éclaté
Quand quelqu’un poste sa souffrance, il ne cherche pas d’abord à se montrer. Il appelle. Il cherche une main tendue, une reconnaissance. Dans un monde où les lieux d’écoute manquent, beaucoup se tournent vers ce qu’ils ont : un téléphone, une application, un fil d’actualité.
Les réseaux sociaux rendent cette expression possible. Ils offrent une visibilité immédiate, une résonance potentielle. Mais ce qu’ils donnent, ils le reprennent vite : un commentaire blessant, une absence de réaction, une disparition dans le flux.
Dire, c’est déjà vivre
Mettre en mots sa douleur peut libérer. C’est souvent un acte de courage. Mais quand cette parole ne rencontre ni regard vrai, ni écoute engagée, elle s’épuise. Elle s’use. Et parfois, elle enfonce plus qu’elle ne soulage.
Dans l’Approche Centrée sur la Personne, Carl Rogers, psychologue humaniste, montre que la transformation passe par la relation. Pas n’importe laquelle : une relation marquée par la congruence, l’empathie, le regard positif inconditionnel. Ce dont la personne a besoin, ce n’est pas d’un public. C’est d’une présence vraie. D’un autre capable d’entrer dans son monde sans vouloir l’expliquer ou le corriger.
Réseaux sociaux : une scène, pas un refuge
Les plateformes numériques ne permettent pas ce type de lien. Elles favorisent l’instantané, l’exposition, la comparaison. Elles incitent à raconter vite, fort, marquant. Elles récompensent ce qui choque, ce qui frappe. Elles transforment la parole intime en contenu.
La souffrance devient alors un objet que l’on montre, que l’on partage, que l’on consomme. Elle risque de figer l’identité : tu deviens « celui qui souffre », « celle qui a été détruite ». Tu n’es plus en mouvement. Tu n’es plus sujet. Tu es une image.
Changer nos relations, pas seulement les symptômes
On ne résoudra pas ce mouvement en psychologisant les individus. À force de renvoyer chacun à sa gestion émotionnelle, à son parcours thérapeutique, à sa résilience personnelle, on oublie que le problème est aussi — peut-être d’abord — relationnel et collectif.
Ce n’est pas un manque de santé mentale qui pousse à parler sur les réseaux, c’est un manque d’écoute. Ce n’est pas l’individu qui dysfonctionne, c’est le lien. C’est l’absence de lieux pour se dire sans performance, sans masque, sans devoir aller mal pour être pris au sérieux.
Alors, oui, il faut créer des lieux d’écoute. Mais surtout, il faut changer la qualité de nos relations. Cela commence par des gestes simples : prêter attention, rester quand c’est inconfortable, ne pas répondre trop vite, ne pas vouloir réparer à tout prix.
Il s’agit de recréer une culture de l’attention. Une attention active, incarnée, qui prend le risque de la rencontre. Une attention qui ne réduit pas l’autre à un symptôme, à un statut, à un moment difficile de sa vie. Une attention qui soutient, qui laisse place, qui accompagne sans envahir.
Dans l’Approche Centrée sur la Personne, ce climat relationnel est la base. Rogers le dit clairement : la relation transforme, parce qu’elle rend possible une expérience de soi différente. Parce qu’on ne se sent plus seul·e, ni jugé·e, ni enfermé·e dans une image.
Changer nos relations, c’est un acte politique. C’est sortir de la logique du soin individuel pour penser une écologie des liens. C’est retrouver le courage d’être là, ensemble, face à ce qui fait mal. Sans outil. Sans dispositif. Juste en présence. Parce que parfois, ce qui sauve, ce n’est pas une solution. C’est quelqu’un qui reste.
Références
- Carl Rogers, psychologue humaniste, Le développement de la personne, 1961
- Anthony Giddens, sociologue, Modernity and Self-Identity, 1991
- Eva Illouz, sociologue, Les émotions capitalistes, 2019
- Dan Ferrand-Bechmann, sociologue, L’individu social, 2009
